Du claquement métallique, à une grille de lecture
Tout est parti d’un petit claquement de métal. Une boîte aux lettres, un soir de vent, dans une rue banale. Personne autour, et pourtant l’abattant ne cessait de vibrer, de se refermer brutalement, comme si quelqu’un jouait avec, invisiblement. Ce son répétitif, à la fois familier et étrangement inquiet, a été le point de départ de ma réflexion sur les modes de bruit : direct, d’usage, induit.
J’avais déjà posé un premier cadre dans un autre article, en parlant des couches sonores : géophonie, biophonie et anthropophonie. Ce premier axe répond à la question : d’où vient l’entité qui produit le son, de la terre, du vivant ou des activités humaines. Mais devant cette boîte aux lettres martyrisée par le vent, il manquait quelque chose : la façon dont le son est mis en jeu.
Premier axe : d’où vient le son
Pour résumer ce premier axe :
- Géophonie : les sons produits par les éléments naturels non vivants, comme le vent, la pluie, le tonnerre, les vagues.
- Biophonie : les sons du vivant, oiseaux, insectes, humains qui parlent ou chantent, animaux qui se déplacent.
- Anthropophonie : les sons des activités humaines, des machines et des objets fabriqués, du trafic routier à l’ascenseur de votre immeuble.
Notre boîte aux lettres est un objet humain : anthropophonie. Le vent qui la bouscule appartient à la géophonie. Déjà, on voit que les couches se croisent, se mélangent et se répondent.
Deuxième axe : comment le son est produit
Le deuxième axe s’intéresse non plus à l’origine de l’entité, mais à l’agentivité : qui ou quoi met l’objet en vibration, et dans quel contexte. C’est là que les trois modes de bruit deviennent utiles :
- Bruit direct
- Bruit d’usage
- Bruit induit
Dans le design sonore de produit, on distingue souvent les sons intentionnels (ceux qu’on conçoit pour communiquer quelque chose, comme le bip d’une interface ou le larsen avant un discours dans un film) et les sons conséquentiels, qui sont les bruits inévitables du fonctionnement. Ici, on reprend cette logique et on l’étend au paysage sonore quotidien.
Le bruit direct : le geste à nu
Le bruit direct, c’est le son d’une action immédiate, le geste à nu. Une main qui tape sur une table, un trousseau de clés qu’on secoue. L’objet sonne parce qu’on le sollicite directement, hors de son usage.
Imaginons la boîte aux lettres : si vous la faites volontairement claquer plusieurs fois, juste pour tester le son, pour jouer avec sa résonance ou enregistrer une prise, c’est du bruit direct. Le geste existe principalement pour générer cette vibration-là, à cet instant précis.
Le bruit d’usage : le son du fonctionnement
Le bruit d’usage est un peu plus subtil. Ce n’est pas un geste gratuit, c’est le son de l’objet dans son rôle normal, dans sa mission quotidienne.
Quand vous ouvrez et refermez votre boîte aux lettres pour prendre votre courrier, le claquement de l’abattant devient un bruit d’usage. Vous ne cherchez pas à produire du son, vous cherchez à accomplir une action : récupérer une lettre. Le bruit accompagne la fonction, comme le ronronnement d’un frigo, le cliquetis d’un interrupteur, le frottement des freins d’un vélo quand on ralentit.
Dans un paysage sonore, ces bruits d’usage racontent le quotidien : une ville qui se réveille, des portes qui s’ouvrent, des machines qui se mettent en marche, des corps qui utilisent des objets comme ils ont été conçus.
Le bruit induit : quand la nature joue avec nos objets
Et puis il y a les bruits induits. Ce sont les sons d’objets humains mis en vibration par un agent extérieur, souvent naturel, sans intervention directe de l’humain au moment du son.
Revenons à notre boîte aux lettres. Lorsqu’une rafale de vent vient soulever puis relâcher l’abattant, qui claque violemment, nous avons toujours un objet anthropophonique, mais un mode de bruit induit par la géophonie. On peut préciser encore : anthropophonie induite éolienne.
Les exemples sont partout :
- les câbles de drapeaux qui tintent contre le mât sous l’effet du vent,
- une enseigne métallique qui grince quand les bourrasques la font osciller,
- la pluie qui martèle un toit en tôle,
- les vagues qui font gémir les amarres d’un bateau, frottant sur le quai.
Dans tous ces cas, l’objet est humain, mais le chef d’orchestre est naturel. Ce sont des sons induits, souvent parmi les plus riches et expressifs pour le field recording.
Vers une petite nomenclature pratique
Pour décrire un son, on peut donc combiner deux axes et éventuellement un agent supplémentaire :
- Couche : geo / bio / anthro
- Mode : direct / usage / induit
- Agent (optionnel) : vent, eau, corps humain, machine, etc.
On pourrait même ajouter la notion de "subi" / "choisi" : critère d’intention ou d’acceptation (humain).
Quelques exemples concrets :
- anthro | usage | fermeture de boîte aux lettres à la main,
- anthro | induit | vent, abattant de boîte aux lettres qui claque seul,
- anthro | induit | vent, câbles de drapeau qui frappent le mât,
- anthro | usage | moteur de portail automatique,
- geo | direct | pluie sur sol nu, tonnerre,
- anthro | induit | eau, pluie sur un toit en métal.
Pour une base de données sonore, un outil de sound design ou simplement une façon de penser le monde audible, cette double entrée permet de garder la complexité du réel tout en restant simple à manipuler.
Écouter autrement les objets autour de nous
Ce qui est fascinant, c’est qu’un même objet peut passer d’un mode à l’autre dans la même journée : direct quand on joue avec, d’usage quand on s’en sert, induit quand on le laisse au vent, à la pluie ou aux vibrations du sol. La boîte aux lettres, les câbles, les panneaux, les garde-corps deviennent alors de véritables instruments de paysage sonore.
En adoptant cette grille simple direct, usage, induit, on apprend à entendre non seulement d’où vient un son, mais ce qu’il raconte de la relation entre l’humain, ses objets et les forces naturelles. Et vous, si vous tendez l’oreille autour de chez vous, quel bruit induit ou d’usage vous obsède en ce moment, au point de mériter sa propre prise de son ?