Dans les années 1820 et 1830, un homme étrange et curieux sillonne la nature brésilienne avec son carnet de croquis et son esprit d’inventeur : Hercule Florence. Né en France en 1804, il arrive au Brésil dans sa jeunesse et devient dessinateur pour une grande expédition scientifique dans l’Amazonie. Autodidacte passionné par les sciences naturelles, le dessin et les mécanismes d’enregistrement de l’information, il se distingue très tôt par ses idées originales sur la représentation du monde vivant. Après l’expédition, installé à São Carlos, il mène une vie d’inventeur prolifique où ses travaux couvrent l’impression, la photographie naissante, et surtout une méthode inédite pour « fixer » les sons de la nature : la zoophonie.
La zoophonie, telle que conceptualisée par Florence, naît de l’éblouissement devant les paysages sonores immenses de la faune brésilienne. Au lieu de se contenter d’onomatopées ou de descriptions verbales approximatives des cris d’animaux, Florence conçoit une manière de transcrire ces vocalisations avec rigueur. Il observe que chaque espèce, chaque type de communication — qu’il s’agisse de chants d’oiseaux, d’appels de mammifères ou d’autres signaux sonores — possède des caractéristiques propres. Pour tenter de capturer cette diversité, il puise dans les conventions musicales de la notation du son. À défaut d’outils d’enregistrement mécanique comme on les connaît aujourd’hui, il note les séquences sonores sur papier en utilisant une sorte de « partition » adaptée aux vocalisations animales. Cette démarche consiste à traduire ce que l’oreille perçoit — hauteur, durée, rythme — en signes lisibles, formant ainsi une archive écrite des sons naturels.
Ce geste, loin d’être anecdotique, est une véritable tentative de "fixation du son par l’écrit". Son objectif n’est pas seulement de décrire mais de conserver pour l’étude et la comparaison. Avec la zoophonie, Florence devance de plus d’un siècle l’émergence scientifique de la bioacoustique — la discipline qui, à partir des années 1960, étudiera les sons animaux avec l’aide d’enregistrements et d’analyses numériques. Sans l’aide de microphones ou d’enregistreurs, il cherche à rendre visible et exploitable ce qui est, par définition, immatériel : le son. La zoophonie témoigne ainsi d’une intuition extraordinaire pour son époque, d’un lien profond entre l’écoute, la compréhension du monde vivant et les moyens de le représenter.
En proposant une transcription structurée des vocalisations animales, Florence ouvre une porte vers une autre manière de penser le son — non seulement comme un phénomène perceptif, mais comme une donnée à archiver, comprendre et comparer. À travers sa zoophonie, il ne cherche pas à capturer le son de manière mécanique, mais à donner à voir le son au moyen de l’écriture, anticipant des siècles de recherche à venir sur l’écologie acoustique et la bioacoustique.