Dans mon article sur Hercule Florence, Florence « fixe » des voix animales sans micro, sans bande, sans disque. Il écoute, puis il écrit. Et là, une question s’est glissée entre deux silences : est-ce que la zoophonie a sa place dans mon dossier sur l’Histoire du son enregistré, ou est-ce déjà autre chose ?
Pour avancer, j’ai essayé de me fabriquer une définition simple, presque de terrain. Florence, dans la zoophonie, ne capture pas un son : il le traduit. Il transforme une expérience sonore en signes, en hauteurs, en durées, en rythmes. Autrement dit, il fabrique une partition. Dans mon propre article, l’idée est très claire : c’est une « fixation du son par l’écrit », une archive, mais une archive faite de langage musical, pas de matière sonore.
Et c’est là que le mot enregistrement commence à se cabrer. Un enregistrement, initialement, c’est une trace causée directement par le son, un lien physique entre l’événement et son empreinte. Le phonautographe d’Édouard-Léon Scott de Martinville, par exemple, « écrit le son » sous forme de tracé. À l’époque, on ne peut pas l’écouter, mais c’est bien le son qui a guidé la pointe, sans interprète au milieu. C’est totalement graphique, mais c’est déjà une capture.
La zoophonie, elle, ajoute un maillon humain, et donc une marge : l’oreille choisit, trie, simplifie, met au propre. Comme quand Olivier Messiaen note des chants d’oiseaux : il ne « rediffuse » pas le chant de l’oiseau, il le recompose. Même lorsqu’il s’appuie sur des enregistrements, ce qui arrive dans certaines pièces, le résultat final reste une écriture musicale, donc une réinterprétation. L’oiseau devient matériau, pas empreinte.
Alors, où placer la frontière ? Voici une proposition très pratico-pratique, qui aide à classer sans mépriser : un enregistrement sonore est une fixation d’un événement sonore sous forme de trace, analogique ou numérique, permettant une restitution ultérieure (même imparfaite), sans passer par une traduction symbolique. Une transcription sonore, elle, est une fixation sous forme de symboles (notation, texte, onomatopées, partitions), qui nécessite toujours un interprète pour redevenir son.
On pourrait croire qu’un enregistrement numérique est aussi une écriture symbolique, puisque tout y finit en 0 et 1. Mais la différence décisive, c’est que ces symboles ne sont pas une traduction humaine du son, comme une partition. Comme je le rappel dans mon dossier sur l'audio numérique : ce sont des nombres issus d’une mesure physique du signal. Lorsqu’on numérise, on échantillonne l’amplitude du son à intervalles réguliers et on la quantifie en valeurs, puis on les code en binaire pour les stocker et les transmettre. Le 0 et le 1 ne décrivent pas le chant comme le ferait un musicien, ils encodent une trace mesurée qui peut être reconvertie en onde par un convertisseur numérique-analogique, sans interprétation artistique. Autrement dit, oui, c’est bien une forme de symboles, mais des symboles machinaux et réversibles, conçus pour restituer le son à la presque perfection, là où la zoophonie (ou la notation de Messiaen) impose toujours une lecture, des choix et donc une réinterprétation.
D’accord pour "l’interprétation artistique" qui différencierait une retranscription d'un enregistrement, mais que faire de l’interprétation technique : celle qu’impose tout le matériel entre la source et la rediffusion ? Et que dire aussi de l’interprétation humaine de l’auditeur, façonnée par son éducation, sa culture et ses habitudes d’écoute ? Qu’en pensez-vous ?