C'est en feuilletant le Spirou n°4588 de cette semaine que je suis retombé dessus. Trois extraits d'une adaptation en bande dessinée d'un spectacle dont on m'avait parlé il y a quelques mois, et qui m'avait immédiatement intrigué pour une raison simple : il est profondément, radicalement sonore. D'autres extraits suivront dans de prochains numéros, et la BD complète est attendue pour le 2 octobre 2026, chez Dupuis. Bonne excuse pour en parler ici.
Un gradin, un trottoir, trente casques
Au coin de ma rue est une création de la Compagnie Les Bonimenteurs, signée Nicolas Turon et Vincent Zabus. Le dispositif est d'une simplicité désarmante : un petit gradin de trente places est installé sur un trottoir, face à un coin de rue ordinaire. Chaque spectateur reçoit un casque audio. Un bonimenteur sonne la cloche, trente pistes audio se déclenchent simultanément, et un personnage surgit sur le trottoir d'en face.
Ce personnage accomplit une suite d'actions simples, toujours identiques. Il marche, il s'arrête, il regarde, il repart. Mais ce que chaque spectateur entend dans son casque est une histoire de 4 minutes, entièrement différente de ses voisins. Trente places, trente récits, trente vies possibles pour ce même inconnu qui passe. L'un rit, son voisin retient ses larmes, un troisième est replongé dans une mémoire ancienne — sans que personne autour ne sache pourquoi.
Mon clin d'oeil
Voici mon petit clin d'oeil au spectacle ET à la bande dessinée, dans le style de ma propre BD "1,65 µHz — Deux années de vibrations"
Le son comme architecture du sens
Ce qui me fascine dans ce projet, c'est que le son n'y est pas un habillage : il est la dramaturgie entière. Le spectacle est visuellement muet, délibérément banal. C'est le son qui construit la fiction, qui colore le personnage, qui décide si ce passant est un père qui cherche son fils, une femme qui quitte quelque chose, ou un type qui a simplement oublié son parapluie. Sans le casque, il ne se passe rien de particulier. Avec le casque, tout devient récit.
Turon et Zabus ont écrit trente histoires différentes pour un même découpage visuel. C'est un exercice de style qui rappelle les Exercices de style de Raymond Queneau ou La Vie, mode d'emploi de Georges Pérec : une même réalité déclinée à l'infini, chaque version révélant quelque chose de différent sur ce qu'on croit voir. Le son, ici, est une caméra subjective : il oriente le regard, impose une interprétation, fabrique de l'empathie là où il n'y avait qu'un trottoir.
La BD, ou le son écrit
Et voilà que le spectacle devient bande dessinée. Plusieurs dessinateurs se plient au même exercice : un unique découpage de planches, des histoires différentes, chacun avec son propre trait, sa propre sensibilité. Le casque a disparu, mais la logique est identique. La BD complète, avec seize dessinateurs au total, devrait paraître en 2026.
C'est là que je veux m'arrêter, parce que j'aime la BD pour une raison que je n'entends pas souvent formuler : la bande dessinée, c'est du son écrit. Le phylactère — cette bulle dans laquelle vivent les dialogues, les pensées, les onomatopées — est une notation sonore. Il transcrit des voix, des intonations, des silences. "BOUM", "Grrrr", "..." : le dessinateur note ce qu'on entend, ou ce qu'on devrait entendre, avec les mêmes intentions qu'un preneur de son qui choisit quel micro poser où. Dans Au coin de ma rue, le passage du casque au phylactère n'est donc pas une trahison du spectacle : c'est une traduction fidèle, dans le langage propre à la BD, de ce que le son faisait au théâtre.
Trente histoires pour un seul réel
Ce qui me touche dans cette démarche, c'est qu'elle pose une question fondamentale sur la perception : est-ce qu'on entend tous la même chose quand on regarde la même scène ? La réponse d'Au coin de ma rue, c'est non — et le dispositif le démontre de la manière la plus concrète qui soit. Assis côte à côte, on partage un espace, un personnage, une durée. Mais on ne partage pas le même récit. Le son individualise l'expérience collective. Il fait de chaque spectateur le narrateur d'une histoire que son voisin ne connaîtra jamais, à moins d'échanger sa place à la fin.
Car oui, c'est possible : à l'issue de la représentation, on peut changer de siège et recommencer. Trente places disponibles, trente histoires à explorer. C'est généreux, presque vertigineux.
Les extraits parus dans Spirou donnent déjà une bonne idée de la richesse du projet. Et si vous avez l'occasion de croiser le gradin quelque part sur un trottoir cet été, mettez le casque. Vraiment.
Et vous : est-ce que vous pensez que la bande dessinée parvient vraiment à rendre ce que fait le son dans un spectacle comme celui-ci, ou quelque chose se perd inévitablement dans la transposition/traduction ?