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Le Blog

Le plus ancien enregistrement de baleine

Publié par Joseph SARDIN, le

Résumé

  • Le WHOI identifie le plus ancien enregistrement connu d'une baleine.
  • Capté le 7 mars 1949 près des Bermudes, à bord du R/V Atlantis.
  • Gravé sur un disque audograph, support rare et fragile.
  • Étiqueté à l'époque « bruits de poissons », sans identification.
  • Un repère précieux pour mesurer la montée du bruit océanique.

Il y a des disques qui attendent sagement leur heure. Celui-ci a patienté soixante-dix-sept ans, rangé dans une enveloppe en papier griffonnée de mentions énigmatiques : « bruits de poissons », « fish noises », « echoing fish ». Quand Ashley Jester, nouvelle directrice des services de données de recherche et de bibliothèque du Woods Hole Oceanographic Institution (WHOI), visite les archives en 2025, elle tombe sur ces galettes de plastique étiquetées à la main. Un an plus tard, le 10 février 2026, l'institution américaine annonce qu'il s'agit du plus ancien enregistrement sonore connu d'une baleine.

Le plus ancien chant de baleine conservé a été découvert dans les archives du WHOI

Une sortie en mer du 7 mars 1949

La scène se déroule au large des Bermudes, à bord du R/V Atlantis, le premier navire construit spécifiquement pour la recherche marine interdisciplinaire. L'équipage, composé de scientifiques du WHOI travaillant avec l'U.S. Office of Naval Research, teste des systèmes de sonar, mesure des explosions sous-marines, étudie la propagation du son dans l'eau selon la profondeur, la salinité et la température. Après la Seconde Guerre mondiale, la Marine américaine sait que le sonar est stratégique, mais la physique du son sous-marin reste largement inexplorée.

Entre deux manipulations, les chercheurs prennent quelques jours pour enregistrer « autre chose » : des sons biologiques qu'ils captent sans savoir les nommer. Ils archivent les prises sous des intitulés vagues. Sur l'enregistrement, une voix d'homme annonce : « Side one of record twelve. The date, 7 March, 1949 ». Puis un son profond, modulé, reconnaissable entre tous pour une oreille d'aujourd'hui.

Un Gray Audograph et une « valise » expérimentale

La prise de son s'appuie sur deux dispositifs singuliers. Côté capteur, un hydrophone relié à un transducteur, intégré dans un système embarqué surnommé la « WHOI suitcase », soit la « valise du WHOI », une sorte d'enregistreur acoustique sous-marin expérimental. Côté support, un Gray Audograph : un dictaphone de bureau qui grave le signal sur de fins disques en plastique, en spirale partant du centre vers l'extérieur. Rien à voir avec la bande magnétique, qui domine pourtant déjà l'époque.

C'est paradoxalement ce qui a sauvé la trace. Les bandes magnétiques de la fin des années 1940 se sont souvent démagnétisées ou désagrégées ; les disques audograph, eux, ont traversé les décennies. Le WHOI conserve environ deux cents de ces disques, et vient d'obtenir une bourse de 10 000 dollars de la National Recording Preservation Foundation pour numériser l'ensemble de la collection, soit près de deux cents heures d'audio.

Une baleine à bosse, sans ambiguïté

Quand Ashley Jester fait écouter le disque à Laela Sayigh, bioacousticienne marine du WHOI, le verdict tombe vite : il s'agit d'une baleine à bosse, espèce connue pour ses longues séquences structurées, complexes, répétées. Peter Tyack, chercheur émérite de la même institution, confirme immédiatement. En 1949, les scientifiques embarqués n'avaient aucun moyen de faire ce lien : l'association entre ces plaintes modulées et les grands cétacés ne s'imposera publiquement qu'à la fin des années 1960, avec les travaux de Roger Payne sur le chant des baleines.

Détail historique savoureux : la même année 1949, le couple William Schevill et Barbara Lawrence enregistre des bélugas dans la rivière Saguenay, au Québec, avec un hydrophone rudimentaire et une machine à dicter. Ce sera la première identification acoustique d'un mammifère marin sauvage, et l'acte de naissance de la bioacoustique des mammifères marins. Les deux fils se croisent au même endroit : le WHOI.

Un témoin d'un océan silencieux

Au-delà de la prouesse d'archive, ce disque a une valeur scientifique rare. Il documente un paysage sonore océanique d'avant la mondialisation du fret, d'avant la multiplication des porte-conteneurs, d'avant la prospection sismique à grande échelle. Les chercheurs du WHOI notent que le bruit de fond y est remarquablement faible, ce qui en fait un point de comparaison précieux avec les enregistrements actuels. L'océan d'aujourd'hui est beaucoup plus bruyant, en nombre et en variété de sources, et cela modifie la manière dont les baleines communiquent, naviguent et survivent.

Pouvoir remonter à 1949 pour mesurer l'évolution du vacarme ambiant et des chants de baleines à bosse ouvre des perspectives pour l'écologie acoustique marine. On tient là une ligne de base rarissime, arrachée au hasard d'une étiquette mal renseignée. Pour l'amateur de son que je suis, c'est aussi un rappel un peu vertigineux : les sons que l'on enregistre aujourd'hui sans trop savoir quoi en faire seront peut-être, dans quatre-vingts ans, la seule mémoire audible d'un monde qui n'existera plus. J'avais déjà évoqué la question de la mémoire sonore dans un article précédent du blog, et cette découverte lui donne une résonance particulière.

Si vous aviez la chance d'enregistrer aujourd'hui un son pour le transmettre à un auditeur de 2106, lequel choisiriez-vous ?

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- Joseph SARDIN - Fondateur et Sonothécaire de BigSoundBank.com et LaSonotheque.org - Contact