Une sonnette de vélo qui traverse les casques ANC
Publié par Joseph SARDIN, le
Résumé
- DuoBell est une sonnette de vélo conçue par Škoda et l'Université de Salford
- Elle émet un son entre 750 et 780 Hz, peu filtré par les casques ANC
- Un second résonateur produit des frappes rapides et irrégulières
- Les tests offrent jusqu'à 22 mètres de distance de réaction supplémentaire
- Le dispositif reste un prototype, les recherches sont mises en accès libre
Il y a cent ans, la sonnette de vélo avait déjà à peu près la forme qu'on lui connaît aujourd'hui : un petit dôme métallique, un marteau, un coup de pouce et ce fameux « dring » qui traverse la rue. Depuis, tout a changé autour d'elle. Les villes se sont densifiées, les vélos se sont multipliés et, surtout, les oreilles des piétons se sont refermées. De plus en plus de marcheurs évoluent désormais dans une bulle sonore, isolés du trafic par des casques à réduction de bruit active. Et la petite sonnette centenaire, elle, commence à se retrouver un peu démunie.
C'est ce constat qui a poussé Škoda, en collaboration avec des chercheurs de l'Université de Salford au Royaume-Uni, à repenser cet objet du quotidien. Le résultat s'appelle DuoBell, et il ne ressemble pas à une révolution électronique. C'est, au contraire, une solution entièrement mécanique, analogique, sans pile ni circuit, mais calibrée pour déjouer les algorithmes numériques embarqués dans nos écouteurs.
Trouver une faille dans les casques antibruit
Les casques à réduction de bruit active fonctionnent selon un principe désormais bien rodé : des microphones captent les sons extérieurs, et le casque génère une onde inverse pour les annuler en temps réel. Le problème, pour un cycliste, est que ces systèmes sont devenus tellement performants qu'ils filtrent aussi les signaux utiles, y compris la sonnette classique. Dans certaines villes européennes, on estime que jusqu'à la moitié des piétons portent ce type de casque en marchant. J'avais d'ailleurs déjà évoqué sur ce blog les effets pervers de cette bulle sonore sur la perception des dangers urbains.
Les équipes de Salford se sont donc livrées à un travail d'acoustique fine : chercher la faille. Et cette faille, elles l'ont trouvée dans une bande de fréquences comprise entre 750 et 780 Hz. C'est dans cet intervalle que les algorithmes de suppression peinent à faire leur travail. C'est là, précisément, que la DuoBell vient se loger.
Deux tonalités pour deux publics
Le nom « DuoBell » n'est pas un coup marketing : la sonnette dispose réellement de deux résonateurs. Le premier émet cette tonalité basse calibrée pour traverser les casques ANC. Le second, accordé sur une fréquence plus élevée et couplé à un mécanisme de marteau spécifique, produit des impacts rapides et irréguliers. Ce sont ces irrégularités qui comptent : les algorithmes de suppression de bruit anticipent les sons périodiques, mais ils peinent à neutraliser un signal qui ne se laisse pas prédire.
Cette double approche permet aussi de rester audible pour les piétons qui ne portent pas de casque. La tonalité grave destinée aux oreilles équipées d'ANC n'étant pas idéale en situation classique, la fréquence plus haute vient prendre le relais. Un objet, deux sons, deux publics.
Des tests en conditions réelles à Londres
L'équipe ne s'est pas contentée de simulations en laboratoire. Des essais ont été menés dans les rues de Londres, avec des coursiers Deliveroo comme cobayes cyclistes. Résultat annoncé : les piétons portant un casque à réduction de bruit percevaient la DuoBell suffisamment tôt pour disposer de près de 22 mètres de distance de réaction supplémentaire par rapport à une sonnette classique, soit environ cinq secondes d'avance. Dans une collision potentielle, c'est considérable.
Le contexte donne tout son sens au projet. À Londres, les collisions entre cyclistes et piétons auraient augmenté d'environ 24 % sur un an selon Transport for London. Il ne s'agit évidemment pas d'accuser uniquement le casque antibruit, mais de reconnaître que l'isolement sonore modifie la manière dont on partage l'espace urbain. Et au-delà de la question de la sécurité, il faut rappeler que l'usage prolongé des casques à réduction de bruit soulève aussi des interrogations sur la santé auditive des plus jeunes.
Un prototype partagé plutôt qu'un produit vendu
Plutôt que de déposer un brevet et de lancer une production maison, Škoda a choisi de rendre ses recherches accessibles. La DuoBell reste pour l'instant un prototype, et le constructeur tchèque invite ouvertement d'autres fabricants à s'emparer de la technologie. Rappelons au passage que Škoda, avant d'être un constructeur automobile, a commencé son activité en 1895 comme fabricant de bicyclettes. Un retour aux sources qui ne manque pas d'élégance.
Le projet a été mené avec l'agence AMV BBDO, en collaboration avec PHD et Unit 9. Il reste bien sûr des limites à ce concept : la DuoBell est un peu plus encombrante qu'une sonnette classique, et son efficacité varie selon le volume ambiant, les matériaux alentour et l'angle d'écoute. Elle ne remplacera jamais la vigilance du cycliste ni les aménagements urbains. Mais elle illustre une idée que je trouve précieuse : face à un problème créé par la technologie, la réponse n'est pas forcément plus de technologie. Parfois, il suffit d'écouter attentivement comment le son se propage, et de tailler un objet dans la bonne fréquence.
Et vous, est-ce qu'il vous est déjà arrivé de sonner dans le vide derrière un piéton casqué, et de vous demander s'il fallait inventer autre chose ?
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♥ - Joseph SARDIN - Fondateur et Sonothécaire de BigSoundBank.com et LaSonotheque.org - Contact