Quand les racines écoutent couler l'eau
Publié par Joseph SARDIN, le
Résumé
- Une étude de 2017 montre que les racines de petits pois localisent l'eau au son.
- Elles suivent les vibrations d'un écoulement dans une canalisation, même sans humidité alentour.
- Face à un vrai gradient d'humidité, elles le préfèrent aux indices acoustiques.
- Un bruit blanc perturbe cette capacité de détection.
- La pollution sonore pourrait donc affecter aussi les végétaux.
Je pensais connaître à peu près tout ce que les plantes savaient faire avec du son. Après avoir écrit sur les fleurs qui réagissent au bourdonnement des abeilles en produisant un nectar plus sucré (voir mon article Quand les fleurs écoutent les abeilles), je croyais le dossier à peu près refermé. Et puis je suis tombé sur une étude de 2017 qui déplace complètement le débat : ce ne sont pas seulement les fleurs qui écoutent. Les racines aussi. Et ce qu'elles cherchent, sous terre, c'est le bruit de l'eau.
Un petit pois, un tube en Y et une canalisation
L'étude s'intitule sobrement « Tuned in : plant roots use sound to locate water », publiée dans la revue Oecologia en avril 2017. Derrière elle, une équipe dirigée par Monica Gagliano, biologiste évolutionniste à l'Université d'Australie-Occidentale, connue pour ses travaux pionniers en bioacoustique végétale.
Le protocole est d'une élégante simplicité. Les chercheurs ont planté des pousses de petit pois (Pisum sativum) dans des pots en forme de Y renversé : un plant en haut, deux bras descendant en diagonale vers deux compartiments. Sous un bras, un tuyau en plastique dans lequel circule de l'eau. Sous l'autre, rien, du sol sec. Aucun gradient d'humidité ne relie les deux branches, l'eau reste enfermée dans sa canalisation. Comment les racines vont-elles choisir ?
Elles choisissent. Et elles choisissent le tuyau. Systématiquement, les racines s'orientent vers le bras sous lequel l'eau circule, alors qu'aucune molécule d'eau ne peut physiquement les atteindre. Seul signal disponible : les vibrations émises par l'écoulement dans le conduit.
Le son comme GPS à longue distance
Les chercheurs ont ensuite rendu le dispositif plus retors. Que se passe-t-il si on propose à la plante un vrai gradient d'humidité dans la terre d'un côté, et le tuyau d'eau qui « sonne » de l'autre ? Dans ce cas, les racines abandonnent le son et foncent vers l'humidité réelle. Le son n'est pas un substitut à l'eau, c'est un indicateur à distance.
L'hypothèse défendue par l'équipe est la suivante : les vibrations acoustiques permettent à la racine de repérer grossièrement, mais de loin, la présence probable d'une source d'eau. Une fois dans son voisinage, elle bascule sur un autre sens, l'hydrotropisme classique, c'est-à-dire la capacité à suivre un gradient d'humidité pour viser juste. Deux échelles de perception, deux outils différents, deux stratégies combinées.
C'est d'ailleurs cette capacité qui pourrait expliquer, selon Gagliano, un phénomène bien connu des gestionnaires de réseaux urbains : l'intrusion des racines d'arbres dans les canalisations d'égout. Jusqu'ici interprétée comme une simple réponse à d'éventuelles micro-fuites, elle serait en partie le résultat d'une véritable « écoute » souterraine. Les racines entendent couler l'eau à travers les tuyaux, et vont la chercher.
Le bruit de fond qui brouille tout
La partie la plus troublante de l'étude arrive à la fin. Quand les chercheurs ont ajouté un bruit blanc diffusé par haut-parleur pendant l'expérience, la capacité des racines à s'orienter correctement a été sérieusement perturbée. Les plantes hésitaient, les réponses devenaient moins nettes. Autrement dit, le brouhaha acoustique interfère avec la perception des indices utiles, exactement comme chez les animaux dont la communication se dégrade dans les environnements bruyants.
La conclusion de Gagliano et de son équipe est sans ambiguïté : la pollution sonore n'est pas uniquement un problème pour la faune. Elle pourrait aussi altérer la manière dont les plantes perçoivent leur environnement et prennent des décisions vitales, comme savoir dans quelle direction pousser leurs racines pour ne pas mourir de soif. L'idée est inconfortable, parce qu'on n'associe pas spontanément le ronronnement d'une autoroute à un souci agronomique. Mais si les sols vibrent en permanence de nos activités, les pois, et probablement d'autres espèces, en perdent leurs repères.
Entendre sans oreilles
Ces résultats s'inscrivent dans un mouvement scientifique plus large, celui de la phytoacoustique. On sait déjà que certaines plantes émettent des ultrasons quand elles sont stressées, que les fleurs modulent leur nectar au son des pollinisateurs, que les feuilles réagissent aux vibrations provoquées par les insectes qui les grignotent. Ajoutons désormais les racines qui localisent l'eau à l'oreille, si l'on peut dire. Le végétal n'a pas d'oreille, pas de cerveau, pas de nerf auditif. Et pourtant, il capte, trie, choisit, et agit en fonction d'informations sonores. Cela oblige à repenser ce que signifie vraiment « entendre ».
Pour le passionné de son que je suis, il y a quelque chose de vertigineux à imaginer ce paysage sonore souterrain que nous ne percevons pas : l'eau qui chuchote dans les nappes, les tuyaux qui résonnent, les racines qui écoutent dans le silence apparent de la terre. Un monde d'ondes basses et discrètes, totalement hors de notre champ perceptif, mais dans lequel se joue chaque jour la survie de milliards de végétaux.
Et vous, saviez-vous que les racines de vos plantes d'intérieur « écoutaient » peut-être, en ce moment même, couler l'eau dans les tuyaux de votre maison ? Qu'est-ce que cela change, pour vous, dans votre rapport aux plantes ?
Source(s) : Link.springer.com
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♥ - Joseph SARDIN - Fondateur et Sonothécaire de BigSoundBank.com et LaSonotheque.org - Contact