Un bruit au milieu du silence
Belgrade, 15 mars 2025. Une foule immense s’est rassemblée. Une minute de silence débute, et c’est précisément là, au cœur du recueillement, qu’un son surgit. Pas une sirène, pas un pétard : un rugissement bref, qui traverse les corps comme une vague. Des gens sursautent, se retournent, certains reculent, d’autres portent la main à l’oreille. En quelques secondes, la minute de silence est coupée en deux, remplacée par la panique. Les vidéos tournent, les rumeurs aussi : une « arme sonique » aurait été utilisée. Les autorités démentent, puis reconnaissent posséder des dispositifs acoustiques tout en niant leur activation cette nuit-là. L’affaire devient nationale, puis européenne.
Ce que l’on appelle une « arme sonique »
Le terme recouvre des appareils capables d’émettre un son très directionnel et très fort. Le plus connu du grand public est le LRAD, une sorte de mégaphone longue portée qui peut diffuser un message… ou un signal dissuasif. Dans la pratique, ces outils sont vendus comme « non létaux », mais leur intensité, leur directivité et la proximité d’exposition posent des questions évidentes : douleur, sifflements, vertiges, panique. Amnesty a récemment remis le sujet sur la table, en documentant usages, controverses et zones d’ombre.
Belgrade, le récit et ses contre-récits
Ce soir du 15 mars, des témoins décrivent un « mur de son » qui balaie la place. Les médias internationaux relaient les symptômes rapportés (peur, nausées, acouphènes) et la présence d’engins acoustiques dans l’arsenal policier serbe, acquis en 2021. Le pouvoir nie d’abord, puis admet la possession d’appareils tout en rejetant l’idée d’un tir sur la foule. Quelques semaines plus tard, Belgrade cite des experts russes affirmant qu’aucune arme sonique n’a été déclenchée. Entre-temps, la justice européenne s’en mêle.
Quand Strasbourg dit : on s’abstient
Le 29 avril 2025, la Cour européenne des droits de l’homme accorde une mesure provisoire : la Serbie « doit prévenir l’usage d’armes sonores ou d’appareils similaires » pour le contrôle des foules, le temps d’examiner l’affaire portée par des manifestants. La Cour ne statue pas sur le fait accompli ; elle lève un drapeau rouge sur le risque pour la santé et la liberté de manifester. Ce geste juridique, rare, impose de facto un principe de précaution en Serbie.
Au-delà du mythe : des risques très concrets
On connaît les dégâts du son trop fort : douleur immédiate, sifflements persistants, baisse temporaire ou durable de l’audition. Dans une foule dense, un signal intense peut ajouter la panique à l’atteinte physique. Les spécialistes le répètent : tout se joue dans le trio distance–intensité–durée. Or, par définition, un dispositif directionnel qui « vise » un groupe réduit cet espace de sécurité. C’est précisément ce que dénoncent ONG et médecins quand ces appareils sortent de la communication (messages) pour entrer dans la coercition (dissuasion sonore).
Ce qu’on sait, ce qu’on ignore encore
On sait qu’un bruit anormal a brisé la minute de silence à Belgrade et déclenché la panique. On sait que la police serbe possède des dispositifs acoustiques. On sait que l’exécutif nie leur emploi offensif ce soir-là. On sait enfin que la Cour européenne a demandé d’empêcher leur usage contre les foules, le temps de faire la lumière. Ce qu’on ignore ? L’origine exacte du son du 15 mars, faute d’une expertise indépendante publiée et d’un accès aux données techniques (journaux d’activation, mesures sur le terrain, protocoles). Tant que ces pièces manquent, la méfiance gagne.
Trois garde-fous pour sortir du brouillard
Première exigence : la transparence. Si un dispositif acoustique est déployé, l’activation doit être tracée, horodatée, mesurée, puis rendue vérifiable par des tiers. Deuxième exigence : le bornage. Un cadre public doit préciser ce qui relève de la communication (messages) et ce qui serait interdit (signal coercitif), avec des seuils d’exposition et des distances minimales. Troisième exigence : le contrôle indépendant. Médecins, acousticiens et juristes doivent pouvoir auditer sans entrave. Faute de ces garde-fous, chaque bruit suspect deviendra une affaire d’État.
Pourquoi cette histoire nous concerne tous
Le son, c’est l’invisible. Il n’apparaît sur aucune photo, ne laisse pas de trace nette, et pourtant il peut blesser. À Belgrade, un vacarme de quelques secondes a suffi pour fissurer la confiance entre manifestants et autorités. Cette fracture ne se réparera ni à coups de démentis, ni à coups d’effets d’annonce. Elle demande des faits, des chiffres, et une éthique claire de l’usage du son dans l’espace public. Amnesty, des médias et des chercheurs s’en font l’écho ; à nous d’exiger que l’on passe enfin du déni à l’évidence.
Pour aller plus loin
Le sujet n’a rien d’un gadget technologique : il touche au droit de manifester, à la santé publique et à la responsabilité démocratique. Des enquêtes et émissions ont prolongé le récit, donnant la parole aux témoins, aux médecins et aux juristes.
On peut lire l’enquête d’Amnesty (La Chronique), l’investigation d’Earshot, le dossier de l’hebdo serbe Vreme et les sujets de N1; côté couverture internationale, voir l’Associated Press et Reuters; enfin, pour l’angle juridique, l’analyse d’EJIL:Talk et la mesure provisoire publiée par la CEDH (voir aussi la note HUDOC).