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Le monde parle aussi en bruitages

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Résumé

  • Les sons paralinguistiques portent intentions et émotions.
  • Ils changent de sens selon les pays.
  • Sifflements, claquements, clics : une vraie banque de sons humains.
  • Grande liste mondiale avec langues et usages.

Je m’en suis rendu compte dans un train : deux personnes discutaient, et je comprenais l’ambiance sans saisir tous les mots. Il y avait un petit souffle d’impatience, un claquement de langue, un “psst” discret, puis un silence qui disait plus qu’une phrase. À cet instant, j’ai entendu la conversation comme une piste son. Pas seulement du langage, mais une orchestration de micro-sons, ces signaux paralinguistiques qui accompagnent la parole ou la remplacent.

Le paralinguistique, c’est ce que la bouche, le souffle, parfois même les mains, ajoutent au texte. Ce n’est pas le dictionnaire, c’est le jeu. Et c’est là que ça rejoint le bruitage : un son bref peut faire surgir une intention nette, comme un effet de montage. Un sifflement peut appeler, avertir, désapprouver. Un claquement de doigts peut faire apparaître le “soudain”, comme si on appuyait sur un bouton. Un claquement de langue peut juger, compatir, admirer. Dans beaucoup de cultures, ces sons sont si codés qu’ils fonctionnent comme des panneaux de signalisation émotionnels.

Mais attention : certains sons ressemblent à du paralinguistique tout en appartenant pleinement à la langue. C’est le cas spectaculaire des clics des langues khoïsan et de langues voisines d’Afrique australe : là, le “claquement” n’est pas un commentaire, c’est une consonne, au même titre que “p” ou “t”. Pour une oreille de bruiteur(se), c’est fascinant : le monde fabrique des percussions avec la bouche, parfois pour dire un mot, parfois pour dire une attitude.

France : sifflements et claquements, la bande-son du quotidien

En français, on sous-estime souvent la place du sifflement. Il y a le “psst”, ce bref sifflement qui sert à héler quelqu’un discrètement. Il y a aussi le sifflement comme réaction sociale : au théâtre, dans la rue, au stade, siffler peut marquer la désapprobation, la contestation, parfois l’ironie. Et puis il existe des sifflements plus “narratifs”, quand on mime un projectile, un vent, un truc qui file : on ne décrit pas, on fait entendre.

Les claquements de doigts, eux, sont un son-gestuel parfait. En studio, c’est un marqueur de rythme, d’appel, de ponctuation. Dans la vie, c’est souvent un raccourci : “comme ça”, “d’un coup”, “instantanément”, surtout quand le geste accompagne une explication. Le claquement devient un cut sonore. Et côté bouche, le claquement de langue a plusieurs vies : agacement (le “tss” qui juge), désapprobation, mais aussi admiration, comme lorsqu’on “fait claquer la langue” pour dire que quelque chose est bon, réussi, impressionnant.

Grand tour du monde des sons paralinguistiques

Voici une liste volontairement large. Pour chaque entrée, je note un usage courant, mais le contexte reste roi : un même son peut changer de sens selon l’intonation, la durée, le regard, la distance.

  • Français (France, Belgique, Suisse, Canada) : “psst”, bref sifflement pour attirer l’attention sans se faire remarquer ; sifflements de désapprobation en public ; “pff” pour l’exaspération ; claquement de langue “tss” pour juger ; claquement de langue d’appréciation (boisson, plat, performance).
  • Anglais (Royaume-Uni, États-Unis) : “tsk” ou “tut-tut”, clic dentaire de désapprobation ou de commisération ; “uh-huh / mm-hmm” comme marqueurs d’écoute.
  • Arabe (Maghreb, Moyen-Orient) : clic dentaire pouvant signifier “non” ou la désapprobation selon les régions ; youyous (ululations) lors de fêtes, annonces, célébrations.
  • Turc (Turquie) : clic dentaire souvent associé à la négation ou à la réprobation (selon contexte) ; soupirs appuyés en réponse.
  • Langues des Balkans (Grèce, Bulgarie, Serbie, etc.) : clic dentaire fréquemment utilisé comme marqueur de désaccord ou de reproche (variable selon pays).
  • Somali (Somalie, Djibouti, Éthiopie, Kenya) : clic dentaire pouvant servir à l’affirmation selon certaines descriptions typologiques.
  • Japonais (Japon) : “aizuchi” (un, ee, hai, sou desu ka…) pour montrer qu’on suit, qu’on écoute, sans prendre le tour de parole.
  • Coréen (Corée du Sud, Corée du Nord) : “aigoo”, interjection expressive (accablement, empathie, surprise) modulée par l’intonation.
  • Cantonais (Hong Kong, sud de la Chine) : “aiya”, interjection multi-usages (surprise, agacement, pitié, ironie).
  • Scandinave (Suède, Norvège, Danemark) : réponses en inspiration, un “oui” inhalé, souvent bref, plutôt faible, servant de backchannel.
  • Espagnol (Espagne, Amérique latine) : “uff” (effort, soulagement, lassitude) ; “eh” pour interpeller ; roulés expressifs et soupirs comme ponctuation.
  • Italien (Italie) : “boh”, incertitude, doute ; claquements de langue et “tss” selon régions.
  • Portugais (Portugal, Brésil) : “tsc” (clic de désapprobation) ; au Brésil, variantes culturelles proches du “tchip” existent aussi.
  • Créoles et anglais caribéen (Jamaïque, Trinidad, Bahamas, diasporas) : “kiss-teeth / suck-teeth”, aspiration à travers les dents pour l’agacement, l’impatience, le mépris, la défiance.
  • Yémen (arabes du Yémen, gestualité locale décrite) : claquements de doigts comme signal pour demander de faire vite, parfois en alternative au claquement de mains.
  • Liberia (Liberia) : poignée de main “snap”, qui se termine par un claquement sonore, marqueur identitaire de salutation.
  • Hindi et langues d’Inde (Inde) : séries de “tsk” et de soupirs, variations de “achha” ou “haan” comme marqueurs d’écoute, avec forte part d’intonation.
  • Persan (Iran) : clics et sons de langue utilisés comme commentaire social (désapprobation, impatience) selon situations.
  • Allemand (Allemagne, Autriche, Suisse) : “ts” ou “tss”, clic dentaire de reproche ; “hm” très modulable.
  • Russe (Russie) : “nu”, relance, pression douce, “bon alors” ; “ts-ts-ts” comme désapprobation.
  • Zulu, Xhosa (Afrique du Sud) : clics intégrés à la langue comme consonnes (pas seulement paralinguistiques), qui sonnent comme des claquements nets et rythmés.

Les clics khoïsan : quand le claquement devient une consonne

Ici, on change d’échelle. Dans plusieurs familles de langues d’Afrique australe souvent regroupées sous l’étiquette “khoïsan” (terme pratique, pas une famille unique), les clics sont des phonèmes : ils distinguent des mots. On les transcrit parfois avec des signes comme ? ou ?. On trouve des systèmes très riches, par exemple dans le taa (souvent cité sous la forme ?Xóõ, Botswana et Namibie) ou en ju??hoan (Namibie), et aussi en nama (Khoekhoe, Namibie). Ces clics existent à différents points d’articulation (dental, alvéolaire, latéral, palatal, etc.), avec des variantes (nasalisées, aspirées, voisées) qui multiplient les couleurs sonores.

Du point de vue audio, c’est un terrain de jeu incroyable : des transitoires très secs, très identifiables, parfois suivis d’un souffle, parfois d’une résonance plus “smack”. Là où le paralinguistique sert à commenter, ces clics servent à parler. Mais l’effet pour l’oreille reste proche : on a l’impression d’un kit de percussions buccales, intégré au récit.

Comment je les capterais comme du bruitage

Si je devais constituer une mini-banque “paralinguistique”, je travaillerais comme en foley :

  • Proximité : un micro très proche pour la texture (salive, friction de langue, attaque), et un micro plus loin pour l’air et la place.
  • Variantes : doux, agressif, discret, théâtral ; court, long ; isolé, répété.
  • Intention avant tout : je taguerais “désapprobation”, “relance”, “accord faible”, “surprise”, plutôt que “tss” ou “psst”, parce que le sens vient du jeu.
  • Respect culturel : certains sons sont perçus comme impolis ou chargés socialement (tchip, sifflements), donc je préciserais les usages et éviterais les caricatures.

Au fond, ces sons rappellent une vérité simple : on ne communique jamais avec le texte seul. On communique avec une bande-son. Et cette bande-son, d’un pays à l’autre, change de mixage.

Dans votre quotidien, quel son paralinguistique vous semble le plus “bruitage”, celui qui, à lui seul, raconte déjà toute une scène ?

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- Joseph SARDIN - Fondateur et Sonothécaire de BigSoundBank.com et LaSonotheque.org - Contact