Cloches la nuit : ce son familier qui dérange
Publié par Joseph SARDIN, le
Résumé
- À Vindry-sur-Turdine (Rhône), les cloches se taisent de 23 h à 6 h après la plainte d'une habitante.
- La canicule, qui oblige à dormir fenêtres ouvertes, a déclenché le conflit.
- Un même son peut charmer le jour et exaspérer la nuit : question de perception.
- La cloche ne donne plus l'heure à personne : reste-t-il autre chose que le charme ?
- Jusqu'où faire taire les sons qui rythment nos vies ?
Un arrêté municipal a suspendu les sonneries nocturnes des cloches à Vindry-sur-Turdine, dans le Rhône, entre 23 h et 6 h du matin. À l'origine de la décision, une habitante de 49 ans qui vit à cinq cents mètres d'une église et qui, en pleine canicule, n'arrivait plus à dormir. Fenêtres ouvertes pour supporter la chaleur, elle entendait le clocher tinter toutes les demi-heures, de jour comme de nuit. La maire, Catherine Raffin, a choisi d'harmoniser les règles sur les quatre villages qui composent la commune nouvelle, née en 2019 : dans trois d'entre eux, les cloches se taisaient déjà la nuit. Les douze coups de minuit ont donc sonné une dernière fois dans la nuit du 10 au 11 juillet.
Un son que l'on connaît pourtant
Ce qui m'a interpellé, ce n'est pas la plainte en elle-même, parfaitement légitime quand le sommeil manque, mais le décor. On ne s'installe pas à côté d'un clocher sans savoir qu'un clocher sonne. À cinq cents mètres d'une église, le tintement des heures fait partie du paysage, au même titre que le passage du bus ou le train qui longe la vallée. La canicule, pourtant, a changé l'équation. Tant que la fenêtre reste fermée, le mur filtre l'essentiel du bruit. Ouverte pour laisser entrer un peu d'air la nuit, elle laisse aussi entrer les cloches. Le son n'a pas changé : c'est notre exposition à ce son qui a changé.
Pourquoi le même son nous charme puis nous exaspère
Reste une question qui me passionne : pourquoi un son que l'on trouve charmant à un moment devient-il insupportable à un autre ? Un carillon de village, on l'apprécie en vacances, on le photographie presque. Le même carillon, à trois heures du matin quand on tourne dans son lit, devient une épreuve. Notre cerveau ne traite pas le bruit comme un simple niveau en décibels. Il y ajoute du sens, du contexte, et surtout de l'attention. Un son régulier et prévisible, la plupart du temps, on l'oublie : c'est l'habituation, ce filtre qui nous fait ne plus entendre le réfrigérateur ou l'horloge du salon. Mais qu'un détail vienne fixer notre attention dessus, l'impossibilité de dormir par exemple, et le filtre se lève. On ne peut plus ne pas l'entendre. J'avais déjà croisé cette bascule à propos d'une femme qui avait appelé les gendarmes pour des bruits nocturnes qui n'étaient que des grenouilles, où la nuisance était surtout une question de perspective. Le même coassement peut être une berceuse rurale ou un supplice, selon l'oreille et l'humeur de qui l'écoute. On connaît le même débat, plus au sud, avec les cigales, que certains nouveaux venus trouvent assourdissantes là où d'autres n'entendent que l'été. Les enquêtes sur les bruits qui agacent le plus les Français vont dans ce sens : ce qui nous irrite tient souvent moins à l'intensité du son qu'à notre incapacité à lui échapper.
Une cloche qui ne donne plus l'heure
Il faut aussi se demander à quoi sert encore, concrètement, une cloche qui sonne les heures. Pendant des siècles, elle a été l'horloge du village, souvent le seul moyen de connaître l'heure aux champs. Aujourd'hui, nous avons tous une montre au poignet et un téléphone sur la table de nuit : plus personne ne se réveille à 3 h pour compter les coups et se rendormir rassuré. La fonction utilitaire a disparu. C'est sans doute pour cela que, dans beaucoup de communes, les cloches se taisent déjà la nuit sans que cela n'émeuve grand monde. Ce qui reste, une fois la nuit tombée, ce n'est plus l'information, c'est le charme, l'attachement, le repère patrimonial. Et il y a là une nuance qu'on oublie souvent : contrairement à une horloge civile posée sur le fronton d'une mairie, la cloche sonne depuis un édifice religieux. Marquer les heures est juridiquement une sonnerie civile, mais l'objet et son histoire ne sont pas tout à fait neutres. En pleine nuit, quand l'utilité pratique n'existe plus, la question de ce que l'on impose au voisinage se pose forcément un peu différemment.
Une vague de villages qui coupent leurs cloches
Le cas de Vindry-sur-Turdine n'a rien d'isolé. En début d'année, à La Garnache, en Vendée, des habitants ont pétitionné contre un clocher qui, selon le décompte de l'un d'eux, carillonnait 726 fois entre 22 h et 7 h. Un riverain résumait le dilemme de l'été : avoir très chaud, ou bien entendre les cloches et ne pas dormir. À La Chapelle-de-Guinchay, en Saône-et-Loire, le conseil municipal a lui aussi voté l'extinction nocturne, de minuit à 6 h. La maire de Vindry le sait bien, elle qui compare la situation à un autre grand classique du contentieux rural : « c'est un peu comme les coqs à proximité des fermes ». Ces litiges de coqs, de cloches et de crottin ont d'ailleurs donné naissance, après l'affaire du coq Maurice sur l'île d'Oléron, à la loi du 29 janvier 2021 sur le patrimoine sensoriel des campagnes françaises, qui a inscrit les sons et les odeurs de nos campagnes dans le code de l'environnement. Le geste est surtout symbolique, et il ne change rien à un point de droit : la sonnerie des heures reste une sonnerie civile, que le maire peut réglementer au titre de son pouvoir de police. Faire taire les cloches la nuit relève donc pleinement de sa compétence.
Faut-il faire taire ce qui rythme nos vies ?
Je comprends parfaitement qu'on veuille dormir, surtout lors de nuits où la chaleur ne retombe pas. J'ai moi-même raconté ici comment le détecteur de fumée des voisins m'a torturé pendant une canicule, sans que je cesse pour autant de défendre l'utilité de l'appareil. Un son peut être pénible et pourtant précieux. On peut d'ailleurs se demander s'il faut faire taire tout un village pour une seule fenêtre ouverte, quand existent des solutions plus légères et réversibles : le temps d'un épisode caniculaire, une simple paire de bouchons d'oreille protège efficacement le dormeur, sans priver les autres foyers de leur clocher. Je vois bien, cela dit, ce que cette réponse a d'un peu court elle aussi.
Reste une pente que je trouve vertigineuse. On réduit, on rogne, on éteint, un son après l'autre. Après les heures de la nuit, quelqu'un demandera un jour le silence l'après-midi, pour la sieste des enfants ; un autre voudra supprimer le glas, jugé anxiogène ; un troisième, la volée du dimanche. À la fin, il ne restera peut-être plus grand-chose à faire sonner. Les cloches, comme les sirènes du premier mercredi du mois, font partie de ces repères qui structurent le temps commun, ceux dont je parlais dans un billet sur les sons qui rythment nos vies. Entre le droit au sommeil et la mémoire sonore d'un lieu, où placeriez-vous le curseur : jusqu'où peut-on faire taire ce qui rythme nos vies avant qu'il ne manque quelque chose ?
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♥ - Joseph SARDIN - Fondateur et Sonothécaire de BigSoundBank.com et LaSonotheque.org - Contact