Imaginez la scène : vous êtes à l’arrière d’une voiture électrique, le regard collé à votre téléphone. L’habitacle est feutré, presque ouaté. Pas de grondement moteur, pas de montée en régime, à peine un souffle. Et puis, sans prévenir, le véhicule ralentit longuement, comme s’il s’enfonçait dans une matière invisible. Votre estomac, lui, a reçu le mémo une demi-seconde trop tard. La nausée pointe. Nous avions déjà évoqué ce sujet dans cet article.
Ce petit vertige du quotidien raconte une grande histoire : celle d’un cerveau qui déteste être surpris par la physique. Le mal des transports, qu’on l’appelle cinétose ou carsickness, naît souvent d’un conflit entre ce que voient vos yeux, ce que ressent votre oreille interne et ce que votre corps devine du mouvement. Quand ces informations ne se recollent pas, le système d’alarme se déclenche. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe un levier étonnamment simple pour apaiser ce conflit : redonner au cerveau une capacité d’anticipation.
Le pouvoir d’un avertissement… sonore
Dans une étude très citée, des chercheurs ont testé une idée presque minimaliste : annoncer le mouvement avant qu’il n’arrive. Le protocole ressemble à une attraction sans le fun : des participants assis dans une cabine sur rails subissent des déplacements avant-arrière semi-imprévisibles. Deux conditions, même mouvement, mais pas la même bande-son. Dans l’une, un signal audio informe une seconde à l’avance du départ et de la direction (avant ou arrière). Dans l’autre, les sons existent aussi, mais ils ne permettent pas de prévoir quoi que ce soit. Résultat : les évaluations de malaise sont significativement plus faibles quand le son devient informatif, autrement dit quand il sert d’éclaireur.
Le son, ici, ne “distrait” pas du malaise : il remet de l’ordre dans la chronologie interne du corps. Il donne au cerveau une micro-fenêtre pour préparer la posture, ajuster la respiration, s’attendre à l’inertie. Un battement de temps qui change tout.
Pour lire l’article scientifique : Applied Ergonomics (Kuiper et al.).
Pourquoi la voiture électrique rend ce sujet brûlant
Si l’on parle autant de mal des transports ces derniers temps, c’est aussi parce que la mobilité change. Des articles grand public, dont une enquête du Guardian, rapportent que certaines personnes se sentent plus souvent malades en véhicule électrique qu’en voiture thermique. La cause n’est pas “la voiture électrique” en soi, mais un cocktail de nouveautés sensorielles : silence, accélération linéaire, freinage régénératif, et surtout perte de repères appris pendant des années.
Dans une voiture thermique, le son du moteur joue souvent le rôle d’un narrateur : il monte avant l’accélération, il retombe avant un passage de vitesse, il gronde parfois avant un effort. Même sans y penser, votre cerveau s’en sert comme d’un sous-titre du mouvement. Dans une voiture électrique, ce narrateur se tait. Et quand un autre acteur prend la parole (par exemple la décélération continue liée à la régénération), l’histoire ne ressemble plus à ce que votre corps a appris à prévoir.
Le son comme “ceinture cognitive”
Parler de “signaux sonores prémonitoires”, c’est parler d’audio fonctionnel. Pas de musique d’ambiance, pas d’effet gadget. Plutôt une famille de micro-indications, pensées comme des repères temporels et directionnels. Un peu comme le clignotant informe les autres usagers, ces sons informeraient votre système sensoriel à vous.
Concrètement, à quoi pourrait ressembler un tel design sonore ?
Première piste : des “earcons” discrets (de petits sons codés) qui annoncent accélération, freinage ou virage, avec une avance courte et constante. L’étude sur rails utilisait une seconde d’avance, mais la valeur idéale dépendrait probablement du contexte, de la personne et du type de manœuvre.
Deuxième piste : la spatialisation. Si le véhicule sait qu’un virage à droite arrive, un signal légèrement décalé vers la droite (via les haut-parleurs de portière ou un système immersif) peut renforcer la compréhension intuitive du mouvement à venir. Moins “attention, virage” que “le monde va tirer de ce côté”.
Troisième piste : la morphologie sonore. Un son qui “monte” peut préparer une accélération, un son qui “se tasse” peut annoncer une décélération. Le cerveau adore les métaphores physiques. Les métiers du son le savent depuis longtemps : un bruitage n’est pas seulement un bruit, c’est une promesse de matière, de vitesse, de poids.
Quatrième piste : la personnalisation. Certaines personnes voudront un signal quasi imperceptible, d’autres préféreront un repère clair, voire un mode “anti-nausée” activable à la demande. C’est là que l’audio UX rencontre l’ergonomie, et que les sound designers ont un rôle très concret à jouer dans l’automobile.
Ne pas remplacer un problème par un autre
Attention toutefois : le son n’est pas magiquement “anti-mal des transports”. Mal pensé, il peut agacer, stresser, fatiguer, ou même accentuer certaines sensations. La recherche sur les stimulations auditives montre que l’audio peut influencer la perception du mouvement (la fameuse vection, cette impression d’être emporté). Autrement dit, on peut aider l’anticipation… ou déclencher une sensation parasite si l’on surjoue l’effet.
La clé, c’est l’intention : un signal prémonitoire doit informer, pas simuler. Il doit être cohérent, stable, et idéalement lié à des événements réellement imminents. Un son trop fréquent, trop fort, ou déclenché trop tôt devient vite du bruit.
Ce que disent aussi les mesures physiologiques
Un autre angle passionnant, surtout pour les ingénieurs et chercheurs, consiste à relier le malaise à des signaux mesurables du corps. Une étude associée au DOI SAGE que vous citez s’intéresse à des indicateurs comme l’activité électrodermale (EDA) et à des mesures de vibrations au niveau du siège, pour mieux quantifier la sévérité du mal des transports chez des passagers de véhicules électriques. Dit autrement : on cherche à objectiver le moment où “ça bascule”, pour ensuite concevoir des contre-mesures plus fines.
Et c’est là que l’audio revient par la grande porte : si l’on sait détecter ou prédire les situations les plus à risque (enchaînement d’à-coups, décélérations longues, routes sinueuses), on peut imaginer un système sonore qui se déclenche au bon moment, plutôt que de parler tout le temps.
Au fond, cette histoire nous rappelle une chose simple : le confort ne dépend pas seulement des suspensions, des moteurs ou des algorithmes. Il dépend aussi de la manière dont le mouvement est raconté à nos sens. En voiture thermique, le moteur raconte beaucoup, parfois trop. En voiture électrique, il ne raconte presque rien. Entre les deux, il y a un espace à inventer : une narration sonore sobre, utile, presque invisible, mais capable de rendre le trajet plus humain.
Si demain votre voiture pouvait vous “prévenir” en douceur avant chaque freinage ou virage, quel type de son accepteriez-vous d’entendre, et lequel vous donnerait envie d’appuyer sur mute ?