Le son de cinéma doit-il en faire toujours plus ?
Publié par Joseph SARDIN, le
Résumé
- Une vidéo reproche à un combat d'Enola Holmes son manque de whoosh et de buildup.
- Ces effets guident l'attention, mais restent une convention, pas le réel.
- Une vraie explosion fait surtout « boum », un vrai coup un bruit mat.
- Rester sobre est parfois un choix, pas un oubli.
- Éduquer l'oreille, c'est aussi en faire moins.
Je suis récemment tombé sur cette vidéo dans laquelle un monteur, qui se présente comme spécialisé en storytelling, reprend une scène de combat d'Enola Holmes, sur Netflix, et la rebruite entièrement. Son constat : il manque le « buildup », le « momentum », les « swish » et les « whoosh ». La scène d'origine, dit-il, ne contient que les impacts, les contacts. En ajoutant une « montée en puissance », il estime « donner corps à la violence ». Pour lui, le son d'origine a été volontairement bridé « sans que ça paraisse trop violent », comme pour ménager un public de moins de douze ans. Je comprends la démonstration, mais je ne la partage pas. Et j'aimerais expliquer pourquoi.
Ce que ces effets apportent vraiment
Commençons par être juste. Le whoosh qui accompagne un bras fendant l'air, la montée de tension qui précède l'impact, la masse que l'on ajoute à un coup : ce sont de vrais outils, maîtrisés, efficaces. Ils guident l'oreille, lui disent où regarder, donnent du relief et du spectacle. Le travail du monteur son est un art à part entière, et ces techniques font partie de sa grammaire. Sur ce point, l'auteur de la vidéo a raison : sa version est plus « cinématographique » au sens où on l'entend aujourd'hui.
Mais c'est une convention, pas le réel
Là où je décroche, c'est quand ce surcroît de sons est présenté comme la norme, comme ce qui « manquerait ». Car au cinéma, un son irréel semble souvent plus vrai que le vrai, surtout pour les armes et les explosions. Les professionnels le savent bien : un vrai coup de poing produit un bruit mat, presque décevant, quand le claquement sec des films relève de la pure fabrication. Une vraie explosion, elle, n'est qu'un mur de bruit, un « boum » qui, tel quel, sonnerait plat dans une salle. On lui ajoute alors un sifflement, une aspérité, pour qu'elle perce le mélange. Même logique pour ce tintement métallique que l'on colle dès qu'une arme bouge, blanche ou à feu : dans la réalité, une lame qui fend l'air ne produit presque rien, et un pistolet que l'on manipule ne carillonne pas à chaque geste. C'est un réflexe de bruiteur, un code que l'oreille a fini par réclamer, pas une vérité physique. Autrement dit, quand une scène « n'a que les contacts », ce n'est pas forcément un oubli. C'est peut-être ce qui se rapproche le plus de ce qu'un corps entend réellement.
Plus réel, pas plus enfantin
L'auteur de la vidéo associe ce son retenu à un film pour les plus jeunes, comme s'il fallait atténuer la violence pour rester accessible aux moins de douze ans. Je le vois autrement. À l'image, ce combat est bel et bien violent, et le son, dans son réalisme sec, l'est tout autant. Un impact mat, un souffle, un corps qui tombe : ce dépouillement ne masque rien, il dit la violence telle qu'elle est, sans la déguiser en spectacle. Je crois vraiment que ce choix est volontaire, celui d'un monteur son qui redescend d'un cran dans l'irréalisme du cinéma. Et j'en suis content. Si cela fait, à ses yeux, un film plus enfantin, cela fait, aux miens, un film plus réel, et même plus éducatif pour nos oreilles, à tous, pas seulement à celles des enfants. C'est exactement cela, une désescalade : ne pas confondre l'intensité avec l'empilement, et rendre au son sa juste échelle.
Éduquer l'oreille, c'est aussi désescalader
Nos oreilles ont été entraînées par des décennies de surenchère. Chaque film un peu plus dense, plus saturé, plus fort que le précédent, dans une course à l'effet qui ressemble à une guerre du volume. J'ai déjà raconté ici mon agacement devant le larsen strident qui ouvre presque chaque prise de son au cinéma. Éduquer l'écoute, ce n'est pas seulement empiler des couches : c'est parfois accepter d'en faire moins, et de laisser le réel exister.
Je ne dis pas que le spectacle sonore est illégitime, ni que la version rebruitée est « mauvaise ». Je dis que l'autre chemin existe, qu'il est défendable, et qu'il mérite mieux que d'être vu comme un défaut à corriger. La sobriété peut être une intention. Et vous, préférez-vous un combat porté par les whoosh, les montées de tension et les tintements d'acier, ou un affrontement plus sec et plus réaliste où l'on n'entend que les corps ?
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♥ - Joseph SARDIN - Fondateur et Sonothécaire de BigSoundBank.com et LaSonotheque.org - Contact